« Ce métier est le combat de la bouche contre la main, il faut se méfier du silence, ne jamais laisser ses mâchoires au repos »
Le roman de Thierry Beinstingel nous plonge dans l’univers des plateaux d’appel téléphoniques. Ce bouquin se joue des poncifs sur les écueils de la reconversion professionnelle comme il déjoue les pièges qui attendent ceux qui se risquent à l’analyse du travail de terrains trop souvent caricaturés. On pourrait presque, dans les premières pages, se désoler des situations qu’il présente tant elles frôlent la caricature : le parcours initiatique d’un électricien industriel obligé de délaisser le tournevis et le testeur pour la souris et le micro-casque d’un plateau d’appel.
A priori rien de neuf. Cependant…Le jeu entre le script d’appel et la trame romanesque nous font éprouver la difficulté de réaliser la tâche exigée par l’organisation du travail, au risque d’y laisser sa peau. Du coup, Beinstingel nous embarque dans les tentatives de celui qui tente de faire face avec tous les moyens du bord à ce que l’on attend de lui. Le métier du nouveau se construit peu à peu en bordure du cadre, dans l’errance entre la culture du chiffre et les tricheries qui vont lui permettre de se reconnaître dans le produit de son travail. Car pour celui qui regarde sa main d’ouvrier devenir de plus en plus pâle et mole posée comme une méduse sur la souris, la lutte est sévère et couteuse.
Qui de la main ou de la langue va gagner?
Le ring est immense : les relations avec la hiérarchie, les clients, la famille, les anciens collègues, la boulangère, les victimes du systèmes… Tous viennent percuter le nouveau dans sa trajectoire à priori sans histoire, de sa reconversion professionnelle. Le nouveau doit apprendre à nager au milieu des drames humains, de ces suicides qui s’étalent dans la presse et le surplombent un peu plus chaque jour. Tenter de comprendre pour s’éviter le geste fatal, la défenestration, le mot sur la table de la cuisine, je me suicide à cause de mon travail.
Le nouveau ne trouvera pas non plus de repos, le soir, devant les séries TV ou le corps exhibé d’un brulé le confrontera à ces propres enjeux de son apprentissage de métier :
« Y a t-il une relation, d’un coté, entre l’exposition criarde, manifeste, voulue de la mort et l’entente sereine d’une équipe au boulot? »
Sorte de guide de voyage intérieur, ce petit bouquin porte le regard sur les périls et les aménagements parfois contre la norme que réalise le travailleur pour réussir l’équilibre toujours remis en jeu de la santé au travail. Parce qu’il finit bien, ce roman au style sec comme un script de vente par téléphone, nous invite à ne jamais rien lâcher. Liberté reconquise faite de petites victoires et de hautes luttes sont ici savourées comme un trésor.
Ce livre nous fait du bien car il démontre encore une fois la nécessité de comprendre le travail comme l’art de la ruse, de l’ingéniosité pragmatique, du plaisir à la transgression nécessaire non pas pour saboter mais pour construire ensemble quelque chose de beau et d’utile en quoi se reconnaître. Retrouver le travail humain, le geste qui humanise et construit le soi.
Le manageur y trouvera décrit avec une rare finesse le fonctionnement du groupe, les mécanismes de régulations, les motivations et attitudes tout comme le psychologue qui trouvera grand intérêt à décoder les équilibres psychodynamiques que le héros construit avec plus ou moins de bonheur.
« Le monde? Faire avec, vivre autour, s’abandonner aux mots sauvages »
